Santé mentale et maladie du foie

Santé mentale et maladie du foie

Noha Abdel Gawad, M. D., Psychiatre au University Health Network, Center for Mental Health, Professeure adjointe de psychiatrie à l’Université de Toronto, Diplômée de l’American Board of Psychiatry and Neurology (ABPN), Certification de surspécialité en psychiatrie de consultation-liaison l’ABPN, Certification du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada.

———————

Le foie accomplit plusieurs fonctions différentes qui peuvent toutes avoir un effet sur la santé du cerveau. Par exemple, le foie est essentiel pour métaboliser les drogues, l’alcool et les toxines. Il nettoie aussi le corps (et donc le cerveau) des substances toxiques.

Le foie entrepose également de l’énergie, sous forme de glycogène, qui est décomposé en glucose (sucre) pour fournir de l’énergie. Le cerveau a besoin de 20 % de l’apport en glucose de l’organisme pour fonctionner. En outre, le foie produit et régule une variété de minéraux, de vitamines et de produits sanguins qui sont essentiels au bon fonctionnement du cerveau et du système nerveux.

Par conséquent, il est important que les Canadiens et Canadiennes connaissent les cinq facteurs de santé mentale qui sont liés à la santé du foie :

Humeur

La dépression et l’anxiété constituent deux indicateurs de santé mentale qui ont un impact important sur la qualité de vie d’une personne. Nous savons que les troubles dépressifs sont au moins trois fois plus fréquents chez les personnes atteintes d’une maladie du foie que chez les autres.

Plus précisément, jusqu’à 17 % de la population atteinte d’une maladie du foie souffre de dépression1 comparativement à 5 % de la population générale2. Dans le cas d’une maladie du foie, certains facteurs comme le manque d’énergie, la fatigue, les changements dans le statut professionnel et la fonctionnalité, et les changements dans les activités de loisirs peuvent contribuer à la dépression.

Les deux principaux signes de la dépression sont une humeur dépressive soutenue (c’est-à-dire toute la journée, tous les jours) pendant deux semaines ou plus et l’incapacité d’apprécier les activités agréables. La démotivation, le sentiment de désespoir ou d’impuissance, le retrait social, le désir de mourir et les pensées suicidaires font partie des autres symptômes importants à surveiller. Les symptômes de fatigue, de modification de l’appétit, de modification du sommeil et de troubles de la concentration sont souvent présents dans la maladie du foie et la dépression. La dépression peut être diagnostiquée par votre médecin de famille ou par un professionnel de la santé mentale. Elle est traitée au moyen d’une thérapie, de médicaments antidépresseurs ou une combinaison des deux.

Le traitement de la dépression améliore le lien social avec les amis et la famille, ce qui permet au patient de bénéficier mentalement et physiquement de son réseau de soutien. Le traitement de la dépression améliore également l’humeur et la motivation, et par conséquent l’adhésion aux recommandations de traitement et aux comportements de vie saine. La santé du foie s’en trouve ainsi améliorée.

Traumatisme

Le terme « traumatisme » désigne tout événement vécu ou observé mettant en danger la vie d’une personne. Cela inclut les hospitalisations compliquées, les opérations chirurgicales ou les admissions aux soins intensifs. La plupart des gens retrouvent un fonctionnement normal après un traumatisme, mais environ 6 % d’entre eux développent un trouble de stress post-traumatique (TSPT). Ce chiffre passe à 19 %3 chez les personnes vivant avec le virus de l’hépatite C (VHC) et à 34 % chez les personnes atteintes d’une maladie du foie liée à l’alcool (spécifiquement l’hépatite alcoolique)4.

L’inverse peut également être vrai, puisque les personnes souffrant d’un TSPT sont trois fois plus susceptibles d’être infectées par le virus de l’hépatite C que celles qui ne souffrent pas de TSPT. Cela peut s’expliquer par le fait que les personnes souffrant de TSPT sont plus susceptibles d’adopter des comportements pouvant mener à l’hépatite C (comme le partage d’aiguilles de drogues et les rapports sexuels non protégés), ce qui leur fait courir un risque plus élevé d’être infectées par le virus de l’hépatite C.

La liste des effets des traumatismes sur notre santé est longue. Les traumatismes font grimper les niveaux d’anxiété et maintiennent le corps et le cerveau constamment en mode « lutte ou fuite ». Cela augmente les niveaux d’hormones de stress qui ont une incidence négative sur les organes, notamment le cerveau et le foie. Si le TSPT n’est pas traité, la personne concernée peut se sentir irritable et se mettre facilement en colère, se comporter de manière impulsive, se sentir déconnectée des autres et avoir une humeur générale moins bonne, en plus d’éprouver des problèmes de sommeil et de concentration.

Cette situation peut perturber considérablement la vie quotidienne des personnes touchées qui se sentent éloignées de leurs proches et se demandent ce qui ne va pas chez elles. Les expériences traumatisantes font parfois obstacle à la recherche de soins médicaux ou d’une aide. Reconnaître les symptômes du traumatisme pour ce qu’ils sont réellement favorise l’accès aux ressources de santé mentale appropriées.

Une gestion adéquate des symptômes de TSPT, par le biais d’une psychothérapie ou de médicaments, réduit ses effets négatifs sur la santé mentale et physique et améliore le bien-être général.

Cognition

Le terme « cognition » fait référence à la mémoire, à l’attention, à la concentration et à la capacité de planifier et d’exécuter des tâches. La santé cognitive est directement influencée par la santé du foie. L’accumulation de toxines, dans le cas d’une maladie du foie, peut être associée à des perturbations chimiques dans le cerveau qui entraînent des oublis, des difficultés de concentration, de la confusion et des troubles du comportement. C’est ce qu’on appelle généralement l’encéphalopathie hépatique (EH).

L’EH peut être confondue avec la démence, la dépression, la psychose ou le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH). En général, une alimentation équilibrée, une activité physique modérée, un sommeil suffisant et la non-consommation de drogues et d’alcool permettent de préserver la santé cognitive. Pour les personnes atteintes d’une maladie du foie, ces mesures, alliées à la prise des médicaments nécessaires tels qu’ils sont prescrits, sont primordiales pour prévenir les épisodes d’EH et préserver la santé de leur foie et de leur cerveau.

Alcool

Des données récentes montrent qu’aucune quantité d’alcool n’est inoffensive pour le cerveau6. La consommation excessive d’alcool peut endommager n’importe quel système organique, y compris le foie et le cerveau.

Les conséquences courantes de la consommation chronique d’alcool sur la santé mentale sont la dépendance, l’insomnie, l’anxiété, la dépression et la démence. En restant en dessous des limites recommandées et en s’abstenant, si nécessaire, on protège le cerveau, le foie et les autres organes des effets toxiques de l’alcool.

Sommeil

Un sommeil réparateur favorise une bonne santé mentale et un mauvais sommeil expose les personnes à un risque d’anxiété, de baisse d’humeur et de difficultés de concentration (autant de facteurs qui peuvent déjà être problématiques en cas de maladie du foie). Dans le cadre de la maladie du foie, une inversion du cycle veille-sommeil pourrait signaler le début de l’EH et le déclin de la fonction hépatique. Parmi les habitudes saines d’hygiène du sommeil, citons le maintien d’un rythme de sommeil régulier avec un minimum d’interruptions, la réduction de la consommation de substances qui affectent le sommeil (par ex. alcool, benzodiazépines), un temps d’utilisation des écrans au moment du coucher réduit au minimum et ne pas rester éveillé au lit pendant plus de 20 minutes. En suivant ces conseils simples, vous favoriserez la quantité et la qualité du sommeil et contribuerez à maintenir des rythmes corporels sains.

En résumé, nos systèmes corporels sont interdépendants, notre santé mentale et notre santé physique sont étroitement liées et le foie n’est pas une exception. Le maintien d’une bonne santé mentale grâce à des habitudes de vie saines et à une gestion adéquate de tout symptôme psychiatrique peut grandement contribuer à préserver la santé du foie et la qualité de vie.

Références

1 (Le Strat Y, Le FollB, DubertretC. Major depression and suicide attempts in patients with liver disease in the United States. Liver Int. 2015 Jul;35(7):1910-6. doi: 10.1111/liv.12612. Epub2014 Jun 23. PMID: 24905236.)

2 (https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/82-003-x/2020012/article/00002/tbl/tbl04-eng.htm)

3 Yovtcheva SP, Rifai MA, Moles JK, Van der Linden BJ. Psychiatric comorbidity among hepatitis C-positive patients. Psychosomatics. 2001 Sep-Oct;42(5):411-5. doi: 10.1176/appi.psy.42.5.411. PMID: 11739908.

4 Samala N, Lourens SG, Shah VH, Kamath PS, Sanyal AJ, Crabb DW, Tang Q, Radaeva S, Liangpunsakul S, Chalasani N. Posttraumatic Stress Disorder in Patients with Heavy Alcohol Consumption and Alcoholic Hepatitis. Alcohol Clin Exp Res. 2018 Oct;42(10):1933-1938. doi: 10.1111/acer.13862. Epub 2018 Aug 26. PMID: 30080255; PMCID: PMC6167141.)

5 Jiang T, Farkas DK, Ahern TP, Lash TL, Sørensen HT, Gradus JL. Posttraumatic Stress Disorder and Incident Infections: A Nationwide Cohort Study. Epidemiology. 2019;30(6):911-917. doi:10.1097/EDE.0000000000001071

6 https://www.medrxiv.org/content/10.1101/2021.05.10.21256931v1.full.pdf

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *